Virginie Lydie
Auteur jeunesse et adultes
Auteur-scénariste plurimédia 

 
Rue de la rupture, une nouvelle noire et urbaine réservée aux adultes

Texte protégé par le droit d'auteur
Elle marche, sans se retourner, aussi vite que ses jambes lui permettent, presque sans tituber. Elle a bien essayé de courir, mais elle a dû abandonner. Plus de force. Elle trébuche, se relève, continue de marcher. La foule s’écarte sur son passage. Les uns la regardent avec pitié : une pauvre fille qui, il n’y a pas si longtemps, devait être une gentille gamine avec deux couettes blondes ; les autres sourient à la vue  de cette loque humaine aux oripeaux raidis par la crasse et qui tente d’échapper à une deuxième loque humaine.
- Cirrhose…
Elle sent un désespoir immense dans cette voix qu’elle a aimée, jusqu’à en perdre la raison. Destroy lui a fait vivre les plus beaux moments de son existence avant de devenir son compagnon de calvaire.
- Cirrhose… Attends-moi.
Elle continue de marcher, tête baissée, prenant garde de ne pas trébucher. Elle voudrait être ailleurs. N’importe où, même dans un foyer social, mais surtout pas dans cette rue où tous les bourges de la ville se sont donné rendez-vous en cette période de soldes. Elle les hait. Comment peuvent-ils acheter toutes ces saloperies qui fileront direct au placard alors que des gens crèvent, là, par terre, devant leurs yeux… Les idées se bousculent dans sa tête, comme si elle avait besoin de penser à autre chose qu’à sa situation : SDF, paumée, droguée, alcoolo, poursuivie par son alter ego.
- Cirrhose… Déconne pas !
Elle se sent comme une étrangère, étrangère à tout, même à Destroy. Pourquoi la poursuit-il, encore et toujours ? Son état est pire que le sien. Pourquoi n’arrive-telle pas à le semer ? Elle pense à ce qu’il était quand elle l’a rencontré, il n’y a pas si longtemps... Six mois… Un an … Un siècle… Un bourlingueur des rues, un mec épris de liberté urbaine et de philosophie ; un mec drôle qui se jouait de la vie avec désinvolture ; un homme qui la faisait rêver et qui lui faisait l’amour avec une tendresse incroyable ; une force de la nature qui résistait à tous les extrêmes. Belle illusion ! La descente en enfer s’est faite à la vitesse grand V…  La gare, vite, il faut qu’elle atteigne la gare. Prendre le premier train en partance pour n’importe où. Prendre le temps de réfléchir.
- Cirrhose…On ne peut pas vivre l’un sans l’autre… On va crever, chacun de notre côté, c’est ça que tu veux ?
Des larmes d’impuissance lui viennent aux yeux. Destroy est trop atteint. Pourquoi a-t-il fallu qu’il pousse les expériences jusqu’au stade de non-retour ? La dernière fois qu’ils se sont parlé, c’était la semaine dernière, après une course folle dans les rues de la ville, à trois heures du matin. Ils venaient de s’enfuir des urgences. Destroy était tombé sur le trottoir après avoir absorbé un cocktail explosif de cachetons et d’alcool. Il était inconscient et elle avait appelé les pompiers, persuadée qu’il allait mourir. Elle avait ensuite piqué une crise de nerfs dans les couloirs de l’hôpital, donnant des coups de pied et des coups de boule aux infirmiers qui essayaient de 
la maîtriser. Soudain, contre toute attente, Destroy s’était réveillé. Il avait arraché ses perfusions et s’était précipité vers elle, hagard, effrayant, pire 
qu’un zombie, et il avait profité de la confusion pour l’entraîner vers la sortie. Ils avaient couru à perdre haleine avant de s’affaler, épuisés, sous un porche, jurant d’arrêter leurs conneries et de s’en sortir. Parole, j’te jure, comme d’habitude.
- Cirrhose…Destroy a réussi à la rattraper. Sa main agrippe son épaule, provoquant chez elle une sorte d’électrochoc. Elle se retourne et en voyant ses yeux, noyés de désespoir, elle meurt d’envie de l’embrasser. Elle se déteste.
- Fous-moi la paix Troy.
Elle est la seule à l’appeler par ce diminutif. Elle réussit à se dégager et tente à nouveau de courir. S’éloigner de lui. Vite. Ne pas céder à l’envie de le prendre dans ses bras. Elle songe à ses parents. Impossible d’aller chez sa mère. Le type avec qui elle vit est un doux dingue qui passe son temps à méditer et à peindre des vagins, symboles, selon lui, du troisième millénaire. Quant à son père, il s’est remarié avec une mère de trois enfants âgés de quatre à neuf ans et qui anime, aussi bizarre que cela paraisse, la catéchèse de quartier. Le fait est qu’il y a incompatibilité majeure à vivre chez l’un comme chez l’autre.
-  Cirrhose, fais gaffe !
Faire gaffe à quoi ? Est-ce qu’il faisait attention les jours où il se shootait à tout ce qu’il trouvait, les jours où il lui faisait l’amour, lui donnant à la fois la vie et la mort. Elle se retourne, au milieu de la chaussée, folle de rage. 
- Putain, Destroy, tu ne comprends pas qu’on est foutus. Toi, moi… L’enfant que je porte…
Elle voit son regard. Stupéfait. Horrifié. Elle voit la foule, soudain immobile, figée comme autant de statues. Elle le voit bondir vers elle, comme un fou. Elle entend les hurlements, les coups de klaxon, les bruits de tôle froissée, les craquements. Une douleur atroce envahit sa jambe gauche. Elle ne peut plus bouger.
- Cirrhose…
La voix qui l’appelle est si faible… Elle se traîne vers la forme ensanglantée qui est allongée près d’elle. Des formes humaines s’agglutinent autour d’elle. Elles tentent de la retenir dans un brouhaha de cris et elle, de leur échapper. Le pire des bad trips.
- Troy…
Seuls ses yeux lui rappellent qu’il est l’homme qu’elle a tant aimé. Toute la partie inférieure de son corps est coincée sous les roues du tram. Il sent la merde, la bile et l’hémoglobine, mais c’est Troy et il est en train de crever. Elle se contorsionne, rampe, et se blottit contre lui. La foule se presse autour d’eux, de plus en plus nombreuse, leur masquant le soleil, mais plus rien n’a d’importance. Elle prend la main de l’homme qu’elle aime, secouée de convulsions.
- Troy… Je suis là.
La main semble se calmer. L’un des badauds les recouvre d’un manteau. Un bruit de sirènes s’approche. Troy essaie de parler. Ce ne sont pas des mots mais des bulles de sang qui sortent de sa bouche, et pour la dernière fois, il lui dit « Je t’aime ».
 
© Virginie Lydie  
























 



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